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Presentazione

Per “I racconti di Satampra Zeiros” abbiamo l’onore di ospitare Jean-Pierre Laigle, noto scrittore e saggista francese, membro dell’Associazione Culturale Italian Sword&Sorcery, il quale, molto gentilmente, ci ha inviato un racconto dedicato al Ciclo di James Allison, di Robert E. Howard.

Il testo viene pubblicato in lingua originale.

Buona lettura.


Autore

Photo-JP-LaigleJean-Pierre Laigle è nato a Tolone nel 1947. Ha pubblicato dal 1981 al 1996 i 47 numeri della rivista Antarès e tradotto alcuni dei suoi contenuti in una dozzina di lingue. Poi ha pubblicato in edizioni limitate dozzine di romanzi e fumetti di SF esauriti. Ha scritto fiction dal 1999. Ha iniziato due cicli di storia futura in Solaris nel 2001 e nel 2008. Il suo romanzo Rendez-vous with Destiny, pubblicato in Brasile nel 2012, è il primo del suo genere. Il secondo, non pubblicato in volume, include un romanzo pubblicato in cinque episodi e diversi nuovi. Nella sua uchronie Ave Cæsar Imperator! (2008), un discendente di Re Artù ripristina l’Impero Romano d’Occidente nel 652. È completato da due nuovi collocati più tardi. Ha scritto un pastiche di Tarzan, Return to Opar(2008), pubblicato in spagnolo. I suoi articoli e notizie sono stati tradotti in italiano, spagnolo, portoghese, bretone, estone, svedese, rumeno e bulgaro. Diversi sono inediti in francese. Ricercatore e collezionista, ha scritto per Fiction, Solaris, Galaxies, Brins d’Éternité e vari studi tematici sui periodici stranieri. Cinque sono riuniti in Pianeti Pilleuses e Altri temi della Fantascienza (2013) e altri cinque in L’Anti-Terre (2018).


ÉREK  LE MAUDIT

di Jean-Pierre Laigle

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Aux mânes de Robert E. Howard

 

–  I  –

 

            Je suis le guerrier éternel, celui, proto-cellulaire, dont la lutte pour la vie accompagnait les convulsions de la Terre en gésine et qui, sous d’autres étoiles, lui survivra quand, scorie inerte, elle sombrera dans le Soleil rougeoyant pour raviver un bref instant ses feux. Je ne l’assisterai pas dans son agonie car, poursuivant ma voie dans la chaîne des incarnations, je demeurerai, étincelle tenace dans le flambeau de l’existence des êtres. Je témoigne ici pour ma planète et sa violence créatrice.

            Laissez-moi vous conter l’histoire d’Érek le Maudit. À cette époque la Lune s’était brisée au firmament, la Terre avait freiné sa rotation, le sable dévorait sa surface, elle avait bu presque tous ses océans, une part de son air avait été arrachée par l’espace avide et l’humanité, reniant son instinct racial, s’était dégradée en deux rameaux adverses. Pourtant, en ces temps décadents, d’exaltants et sauvages exploits lui rendirent sa dignité sacrifiée par d’odieux et indignes ancêtres.

            Je luttais pour ma Terre meurtrie. J’avais été Akathar le survivant d’Atlantis, Niord le tueur du dragon, Hialmar le vainqueur des Lémuriens dégénérés, Bane le pillard, Hengibar l’errant, Ghor l’enfant-loup, Brachan le Celte, James Allison, l’infirme partageant avec moi la mémoire raciale, et tant d’humains, pré-humains ou autres au fil d’impitoyables éons depuis que la vie s’y débattait. J’ai souvenance de ces incarnations ou de ce qui m’en reste à chaque éveil. Voici l’une d’elles.

            Quand je contemple la Terre renaissante, je n’oublie pas les furieuses batailles qui ravivèrent et multiplièrent sa vie. Je célèbre la race humaine à nouveau fière et forte, forgée par des chefs sans pitié dignes des lointains conquérants aryens, trempée dans le sang des bâtards ennemis bannis à tout jamais de l’existence et de nos gènes toujours plus épurés. Puisse notre lutte se poursuivre dans l’espace et le temps que nous taillerons bientôt à la mesure de nos âmes et de nos corps régénérés.

            En cette lointaine époque avant notre renaissance, moi, Érek, j’appartenais à la Tribu des Loups, nos frères en férocité, à qui nous offrions les déchets de nos enfantements. Nous adorions le Soleil, les étoiles, les forces de la nature. Nous ne redoutions qu’Atoma, la démone qui profitait des ténèbres pour semer des monstres dans les ventres de nos femmes, et les Difformes à qui nous liait le pacte impie par lequel nous livrions périodiquement un lot de nos femmes, notre seule indignité.

            Au début de mon rêve, je traînais sur un grossier travois le produit de ma chasse, le souffle encore court de l’air ténu des collines, à la fois satisfait et furieux: ma proie n’était pas pure. Au lieu de nourrir la tribu, son membre surnuméraire devrait brûler en sacrifice à Atoma cette nuit pour la dissuader de visiter nos femmes. À l’approche du village s’avança le couple de loups qui m’avait suivi. Je fis halte et leur offris mon juste tribut: les entrailles de la bête. Cela, je ne le regrettai pas.

            Il me tardait de revoir Xalkha, ma blonde promise aux yeux bleus, si proche de moi d’apparence et d’âme, que nul n’osait me disputer tant ma force et ma rage effrayaient quiconque aurait prétendu la posséder. J’avais cédé de mauvais gré à la loi de la tribu à laquelle me liait ma naissance et devant la foule crasse qui m’aurait étouffé sous sa masse. Mais j’étais prêt à les plier par ma volonté et le fer de mon épée. Ainsi pensais-je quand m’aborda Rokhon, le rusé sorcier.

          ‒ Érek, il faut que nous parlions, dit-il gravement en posant sa main sur mon épaule, seul à me traiter aussi familièrement.

            ‒ Nous parlons, répondis-je, irrité mais prudent, car que peut la force contre la magie?

          ‒ Pas ici. Chez moi.

            ‒ Si tu l’estimes important…, me résignai-je.

            Je le suivis avec mon gibier. Sa hutte se dressait à l’opposé, un peu à l’écart du village, ainsi qu’il sied à qui a commerce avec les forces occultes. En chemin, je notai comme tous s’écartaient, y compris les vierges en état de procréer, pourtant protégées contre toute agression et même la moindre insulte: leur condition ne leur conférait-elle pas le pouvoir de lancer de terribles sortilèges? Tout en me sachant plus craint qu’aimé je m’inquiétai d’un tel accueil et demandai, le seuil franchi:

            ‒ Que se passe-t-il ici?

            ‒ D’abord, assieds-toi.

            ‒ Oui. Mais sois bref, crachai-je, obéissant mais marquant ma colère d’être traité en enfant.

            ‒ Veux-tu toujours Xalkha? demanda-t-il sans préambule.

            ‒ Elle est à moi. Chacun le sait. Qui le conteste? répondis-je aussi brusquement.

            ‒ Nulle fille n’est à personne, énonça-t-il. Le conseil de la tribu approuve ou non. Tu le sais.

            ‒ Je le sais. Mais Xalkha est d’accord et nul ne s’y opposera, affirmai-je, définitif.

            ‒ Les Difformes la veulent, lâcha le sorcier en grimaçant.

            ‒ Mais ce n’est pas le moment du tribut saisonnier! me récriai-je.

            ‒ Pourtant, en ton absence, leur envoyé s’est présenté et il a remarqué Xalkha…

            ‒ Ma Xalkha à ces dégénérés…!?

            ‒ C’est au conseil de décider: tu l’a reconnu toi-même!

            ‒ Les pleutres! Ils se sont laissés intimider et corrompre par ce monstre!

            ‒ Le Difforme a offert d’emporter une main de filles en moins si le conseil la lui cédait…

            ‒ Pour moi, elle en vaut autant qu’un homme a de doigts aux mains et aux pieds!

            ‒ Hélas, tu n’était pas là pour faire valoir tes droits…

            ‒ Mais me voici de retour! Ça ne se fera pas! J’en jure par le Soleil-Père et la Terre-Mère!

            ‒ Ne prends pas en vain à témoin ce que tu ne comprends pas. Le conseil a tranché. Le Difforme s’est envolé. Nul ne se déjugera.

            ‒ Ils n’avaient pas le droit!

            ‒ Renonce ou ils…

            ‒ J’y vais! Ils vont sentir le poids de ma colère!

            ‒ Tu n’oseras pas…

            Je sortis sur-le-champ sans ma viande malgré tout le prestige que m’aurait valu la vue d’une telle proie traînée dans le village. Les éclats de ma voix avaient dû retentir au dehors. Un vent de panique semblait balayer tout le village. Sur la grande place, le centre était net de poussière: y subsistaient les profondes marques du char volant des Difformes. Les membres du conseil siégeaient encore sur les blocs de pierre descellés d’antiques constructions. Je dégainai mon épée.

            ‒ Justice! m’écriai-je en la pointant sur l’assemblée.

            ‒ Baisse ton arme. C’est interdit en ce lieu. L’ignores-tu? brailla le plus vieux en se levant.

            ‒ Bah! Ce que vous avez fait aussi est interdit! L’ignores-tu?

            ‒ C’était pour le bien des vrais humains…, tenta de se justifier l’ancien.

            ‒ Est-ce là agir en vrais humains? Et vous avez l’audace de parler pour eux!?

            ‒ Comment oses-tu nous invectiver ainsi, toi né d’à peine quinze printemps? reprit un autre.

            ‒ Je réclame ce qui est mien et ce qui est juste, vieillard impotent et pleurnichard. L’ignores-tu? Une vierge est intouchable contre sa volonté et Xalkha m’a accepté comme son homme! Vous n’aviez pas le droit de la livrer aux Difformes! Comme s’il n’y avait pas dans la tribu assez de veuves inutiles pour les contenter!?

            ‒ Paix, Érek, reprit le doyen. Laisse-moi t’expliquer. Le sort avait désigné sa sœur aînée et Xalkha s’est offerte pour s’y substituer. Elle attend avec les autres le retour des Difformes dans la Crypte des Sacrifiées. Tu vois bien qu’elle tenait à sa sœur plus qu’à toi. Trouve-t-en une autre et loue son abnégation: elle permettra à cinq autres femmes de…

            ‒ Je sais! coupai-je. Si toi et ton ramassis de vieux gâteux aviez eu une ombre de courage et de dignité, vous auriez repoussé avec horreur ce marchandage sacrilège. Qui vous y obligeait? Xalkha valait mieux qu’elles cinq réunies: avec moi, elle aurait donné au moins autant d’enfants sains à la tribu quand nous jetons tant d’anormaux en pâture aux loups. En plus, vous vouliez me mettre devant le fait accompli. Vous avez lâchement profité de mon absence pour perpétrer cette abomination: condamner une fille au sang pur à d’infâmes accouplements avec cette engeance maudite. Vous laissez souiller la race que vous avez le devoir de préserver! Vous vous parjurez! Vous ne rendrez pas les vrais humains complices de votre traîtrise! Si subsiste en vous un soupçon de fierté, suicidez-vous tous pour laver votre honte! La Terre-mère a assez subi votre souillure!

            Dans mon dos s’éleva un sourd murmure d’approbation: embrasée par la vigueur de ma harangue, une foule s’était massée sur la grande place et enflait encore. Elle bouillonnait de mouvements divers: les uns, surtout des jeunes, conspuaient les conseillers, les autres m’accusaient de saper leur autorité, mon intention secrète et mon seul moyen de récupérer Xalkha. Je me tournai alors vers tous et, jugeant assez nombreux mes partisans, je brandis mon épée en m’écriant:

            ‒ Écoutez-moi, vrais humains de la Terre. Voici d’innombrables saisons que nous livrons aux Difformes nos femmes afin qu’ils perpétuent leur race immonde. Et en échange de quoi? Ils nous épargnent les razzias d’autrefois, prétendent les lâches, alors que nous sommes devenus plus nombreux, plus forts, plus vaillants, plus féroces, plus décidés! Pourquoi plierions-nous encore l’échine devant ces sous-hommes à la semence impure? Qu’ils crèvent et nous danserons sur leurs cadavres! Plus jamais aucune de nos femmes aux Difformes! Plus jamais de pacte avec ces suppôts d’Atoma! Plus jamais de soumission aux infâmes qui les servent! Peuple des Loups, es-tu avec moi?

            Un concert de hurlements approbateurs et de dénégations haineuses emplit la foule de plus en plus excitée. Une partition s’opérait et des rixes éclataient. Les uns se retirèrent pour revenir avec des haches, des épées, des lances, des massues; leurs adversaires les imitèrent. Sous la conduite d’Érek, un groupe fila vers une ruine dont ne subsistaient que les souterrains. Mais un autre les empêcha de descendre pour délivrer les femmes et ils durent se retirer dans la forêt environnante.

            Le trouble est malaisé à situer. La Terre se relevait d’un cataclysme. L’anneau d’astéroïdes lunaires l’enserrait et beaucoup avaient grêlé sa face. Tout accusait l’antique et criminelle humanité. Les survivants étaient génétiquement altérés: une partie, dépositaire de bribes d’ancien savoir, souffrait d’horribles mutations et se reproduisait avec peine par ses propres moyens; l’autre, bien moins infectée, était retombée dans la sauvagerie et l’aidait contre son gré à ne pas s’éteindre.

            Érek fut sans doute le premier à lancer le signal de la révolte contre le joug des mutants haïs. L’histoire officielle n’a pas retenu le nom et les mérites de ce héros. J’ai été le seul à revivre en rêve ces jours lointains de prouesses et de tribulations. Érek le Maudit ne put soulever son peuple. Mais son obscur combat rejoignit la légende inspirante de ceux qui, de tous temps, concoururent à purger la planète des éclaboussures de chaos qui la défiguraient. Rendons-lui grâce de son nouveau visage.

–  II  –

            Mon rêve se poursuivait. Frustré de son demi-échec, interdit de reparaître au village sous peine du fardeau de chaînes, Érek ne cédait rien de ses exigences. Parmi ses ennemis les plus acharnés figuraient les familles des cinq femmes que remplacerait Xalkha. Le père de celle-ci le soutenait. Trop âgé pour se battre, il lui avait fait parvenir en cachette les armes de sa jeunesse. Et son propre frère, Vrénar, qu’il méprisait pourtant comme le plus chétif des siens, l’avait rejoint.

             À mi-pente de la colline, dans la grotte insalubre mais imprenable que tenaient les révoltés, Érek attendait. Il en avait dépêché une partie aux onze autres tribus qui livraient aussi aux Difformes le honteux tribut. La treizième, celle des Lionnes, s’y refusait et errait pour cette raison dans les bois. Méprisant les hommes, elles n’avaient avec eux que de brefs contacts sexuels. Selon la rumeur, elles dévoraient leurs bébés mâles. Sans illusions, Érek les avait pourtant sollicitées.

            L’un après l’autre, ses amis revenaient avec des réponses décevantes: les vrais humains tenaient trop à leur misérable tranquillité. Il était tellement plus rassurant de l’acheter aux Difformes dont les exigences augmentaient pourtant chaque saison. Selon Rokhon approchait le moment de leur extinction, mais leur magie était encore trop puissante et il fallait laisser faire le temps. Or Érek, avec l’impatience de la jeunesse, ne se projetait guère au-delà de quelques poignées de jours.

            L’espoir sombrait: seul tardait l’émissaire à la tribu des Lionnes. Avec la multiplication des défections, Erek ne réunissait autour de soi guère plus d’une vingtaine de partisans, mais bien armés et résolus. Trop peu, sauf, peut-être, pour un bref assaut de la plus extrême violence. Qu’importaient les conséquences puisqu’il aurait Xalkha. L’exil ne l’effrayait pas: il avait proposé à ses partisans de ravir les sacrifiées et de fonder avec elles une nouvelle tribu. Le destin allait en décider autrement.

            Du haut d’un rocher, les armes aux poings, tous braquaient leurs regards sur la place du village où ne tarderait pas à se poser le haïssable char volant. La foule aussi n’attendait plus qu’eux. Et les sacrifiées dans leur crypte. La mort dans l’âme, Érek s’apprêtait à donner l’assaut quand le signal sifflé convenu retentit depuis la forêt. Se retournant, il vit surgir de la forêt Branan, son dernier émissaire, puis une troupe de silhouettes féminines. Sans hésiter, il sauta à leur rencontre.

            Branan s’avançait, arborant un sourire triomphant malgré la corde aux poignets que tenait une  guerrière. Elle le délia et une autre lui rendit son épée et sa hache. Celle qui avait donné l’ordre avait fière allure: un bandeau de plumes à ses cheveux roux et des membres labourées de cicatrices; comme armes, un arc, un carquois, un poignard et une massue hérissée d’éclats de noire obsidienne; un baudrier en cuir plaqué d’écailles de métal autour du torse. Un épais collier pour seul bijou.

            ‒ C’est toi, Érek, le chef de cette bande? m’interpella-t-elle avec dédain après m’avoir scruté de haut en bas, mais non sans esquisser un sourire appréciateur qui m’irrita.

            ‒ Et toi, qui es-tu? Viens-tu en amie ou en ennemie? répondis-je selon la coutume en m’approchant, maîtrisant non sans peine ma rage en reconnaissant la longue série de prépuces secs enfilés sur une ficelle en guise de collier.

            ‒ Je suis Eshrati, cheffe de la tribu des Lionnes. Je viens combattre tes ennemis. Si c’est là toute ta troupe, tu as bien besoin de nous, ironisa-t-elle.

            ‒ Ne t’y fie pas. Nous sommes peu mais vaillants. Nous n’avons plus rien à perdre que nous-mêmes. Et vous, pouvez-vous en dire autant? Et combien êtes-vous? m’impatientai-je.

            ‒ Autant que de doigts qu’auraient trois humains avec deux fois plus de mains et de pieds, dit-elle en se tournant pour faire signe au reste de sa troupe de quitter l’ombre des arbres.

            ‒ Avec une alliée comme toi, je vais vaincre, m’enthousiasmai-je devant la vague féminine.

            ‒ Nous allons vaincre. C’est plutôt toi mon allié, ne crois-tu pas? remarqua-t-elle moqueuse.

            ‒ C’est moi qui t’ai appelée et tu es venue à mon appel, rappelai-je.

            ‒ Je suis venue parce que ma tribu y trouvera son compte. Et pour deux raisons: une qui flattera ta vanité de mâle et une qui te plaira moins… commença-t-elle.

            ‒ Lesquelles! Vite! Les Difformes arrivent! N’entends-tu pas le sifflement de leur char?

            ‒ Voici: tu nous donneras autant de femmes de ta tribu que nous aurons eu de tuées.

            ‒ Quoi encore?

            ‒ Un devoir de solidarité. Sache que si nous sommes accourues à ton appel, c’est que tu es  le seul à avoir le courage de refuser de livrer nos sœurs aux Difformes. Ce n’était pas arrivé depuis bien des saisons. Nous qui nous y opposons depuis toujours, nous l’apprécions et nous comptons sur ton exemple auprès des autres tribus. Ne t’inquiète pas pour les détails. Avec notre aide, tu balaieras le conseil qui a accepté ce marché et tu deviendras ici le chef. Sommes-nous d’accord?

            ‒ Je n’avais pas un tel projet. Et tu exiges au moins autant que les Difformes! me récriai-je.

            ‒ Ton ancien projet ne m’intéresse pas et nos exigences sont justes. Sache que ces femmes auront chez nous une vie plus digne que chez les Difformes ou même dans ta tribu. Quant à toi, tu as tout à y gagner. Acceptes-tu? insista-t-elle.

            ‒ J’accepte, me résignai-je en topant la main de mon arrogante vis-à-vis, pressé par l’urgence et enivré par les perspectives inattendues qu’elle m’ouvrait.

            ‒ Alors frappons fort et par surprise! Détruisons le char des Difformes et tuons tous ceux qui sont dedans et tous tes ennemis avec! Montre-nous les lieux, prends la tête de ta troupe et conduis-nous-y par le chemin le  plus court et le plus sûr! ordonna-t-elle, des étincelles jaillissant des yeux.

            D’abord, Eshrati suivit Érek sur le rocher d’où ils assistèrent, impressionnés mais confiants, à l’atterrissage vertical et silencieux sur la place du village d’un énorme engin en forme de coupole, vestige d’une technologie inaccessible à ces spectateurs primitifs ou même à moi qui vous parle. Une fente rectangulaire s’élargit sur une large portion de sa circonférence et en sortit un groupe de créatures bardées de prothèses luisantes devant qui s’inclinèrent les membres du conseil et la foule.

            Nous n’attendîmes pas la venue des sacrifiées. Notre plan était simple et nous l’appliquâmes sur le champ. En trois colonnes, nous courûmes en silence dans la forêt. Le peu de guerriers armés sur notre chemin n’eut pas le temps de donner l’alarme et nous nous enfonçâmes comme des coins de fer dans la foule qui se dispersa, terrorisée. Réunis autour de l’engin volant pour la cérémonie de l’offrande, les Difformes et les membres du conseil ne purent esquisser le moindre geste de défense.

            Les Lionnes bandèrent leurs arcs et les lardèrent tous de flèches avant de bondir sur eux. Ce fut facile pour les vieux du conseil. Les Difformes aussi succombèrent, quoique plus difficilement, à l’assaut. Mais à l’intérieur d’autres commencèrent à refermer l’ouverture. Sans attendre, j’ordonnai à mes hommes d’y traîner les cadavres pour la bloquer. Ainsi restait-t-il un interstice suffisant pour nous permettre de nous y engouffrer. Alors commença le massacre des monstrueuses créatures.

            Nous étions sans pitié. Épées et massues faisaient une grande jonchée dans les couloirs et les salles des Difformes. Les abattre était presque aisé tant l’attaque les surprenait. À peine certains dardèrent-ils d’étranges faisceaux ardents qui ne tuèrent que quelques-uns. Mais notre nombre et notre avantage au combat rapproché jouèrent en ces lieux étroits. Ayant prélevé leurs trophées sur les corps des vaincus, les Lionnes nous aidèrent à fracasser tout ce qui était à notre portée.

            De la fumée et des flammes envahirent l’intérieur, nous obligeant au repli. Nous eûmes juste le temps d’évacuer nos morts et nos blessés. Avions-nous, dans notre rage de barbares ignares, provoqué une réaction chimique ou libéré du carburant inflammable? Qu’en sais-je, tant cette machinerie pré-cataclysmique nous étonne, moi qui vous parle comme mes contemporains. À peine étions-nous sortis qu’une explosion assourdissante nous balaya et que je perdis connaissance.

            À mon réveil, j’étais allongé, un tampon d’herbes contre mon flanc. Rokhon me dit en avoir extrait une écharde de métal mais sans graves conséquences. Je me levai avec peine et vis le cratère béant au centre de la place du village et les huttes soufflées sur tout le pourtour. J’aperçus alors Eshrati et ses guerrières. À la lueur des torches, elles couchaient leurs mortes sur un énorme tas de bois. Un groupe de villageoises les regardait. Je m’approchai, feignant une démarche assurée.

            ‒ Que se passe-t-il? m’enquis-je.

            ‒ Nous allons brûler nos mortes. C’est la coutume chez les Lionnes. Nous refusons de nourrir de nos dépouilles la Terre qui nous refuse tant, répondit Eshradi.

            ‒ Et celles-là? demandai-je en désignant les villageoises.

            ‒ As-tu oublié notre accord? Une de vos femmes pour chacune de nos tuées? Veux-tu les compter? Douterais-tu de ma parole?

            ‒ Pas celle-ci, dis-je d’un ton définitif en désignant Xalkha.

            ‒ Pourquoi? N’a-t-elle pas tout pour faire une bonne guerrière? Et elle me plaît, ajouta-t-elle avec un sourire.

            ‒ Elle est à moi.

            ‒ Comme toutes les autres, elle était destinée aux Difformes…

            ‒ C’est pour elle que je me suis tant battu. Pas pour te l’abandonner.

            ‒ Je vois.

            ‒ Tu aurais dû attendre mon réveil! Est-ce ainsi que tu traites ton allié? Choisis-en une autre.

            ‒ Je te l’ai dit: elle me plaît.

            ‒ À moi aussi. Je te la dispute en combat singulier! Quelles sont tes armes?

            Le défi porta au comble une tension déjà à couper au couteau. Avec un calme feint, les Lionnes se figèrent autour de leur cheffe. Bien moins nombreux mais farouches, les Loups survivants étaient visiblement prêts à soutenir une revendication aussi fermement exprimée et se massaient devant ces arrogantes étrangères. Le temps semblait avoir gelé sous la lueur des torches. Et pourtant n’avait passé qu’un instant au bout duquel Eshrati exprima le résultat de sa réflexion.

            ‒ Reprends-la, mâle impétueux, concéda-t-elle calmement. Il ne convient pas que notre alliance pâtisse d’une aussi futile rivalité si peu de temps après notre victoire commune. J’espère que tu apprécieras cette concession et qu’elle t’inspirera un peu de sagesse. À ma place, tu n’en aurais pas fait autant. Tu en auras besoin comme chef de ta tribu après ce qui s’est passé. Et à l’avenir, ne lance plus des défis que tu ne saurais soutenir, prévint-elle, un doigt pointé sur mon pansement.

            ‒ Peu importe, du moment que j’ai ce que je veux, fut tout ce que je trouvai à répondre avant de reprendre possession de Xalkha.

            ‒ Vous autres, boutez le feu, ordonna-t-elle en se tournant vers ses guerrières.

            Bientôt une flamme immense anticipa l’aube de peu et la troupe entonna un long chant d’adieu. Puis ce furent les préparatifs du départ. Les blessées furent allongées avec leurs armes et celles des défuntes sur des travois tirés par les prisonnières et elles se fondirent dans la forêt en éveil, encadrées par deux colonnes de guerrières. Je me tournai alors vers Xalkha pour la faire mienne. Mais avant accoururent pour me féliciter ceux qui m’avaient soutenu dans ce combat.

            Je m’endormis, repus de sexe et de gloire, dans la Crypte des Sacrifiées, seule construction antique du village, que moi et Xalkha avions choisie pour célébrer nos noces. Mais bientôt d’épouvantables rêves de feu et de vacarme m’assaillirent. Je pris alors conscience que c’était la réalité. Je remontai pour voir tout autour du village la forêt en flammes et les habitants en fuite sous les faisceaux ardents des Difformes dont les chars sillonnaient le ciel. Puis ce furent les ténèbres.

–  III  –

 

            Quand je repris conscience, j’étais chargé de chaînes et attaché à un des blocs de pierre de la place du conseil. Je me redressai avec peine. Les survivants m’observaient, le regard dur, assis dans la cendre qui recouvrait tout. De la pluie avait éteint les incendies. Mais plus une seule hutte ne subsistait et la forêt dressait au ciel de sinistres moignons charbonneux. Un homme se leva et, ayant pris la petite foule à témoin d’un ample mouvement des bras, pointa vers moi un index accusateur:

            ‒ Voyez le responsable de tout ceci. Écoutons-le se justifier. Érek, qu’as-tu à dire?

            ‒ À quoi bon? Je vois bien vous m’avez déjà condamné! Vous n’avez même pas attendu mon réveil! Lâches que vous êtes! Vous finirez votre vie en lâches!

            – La loi te donne la parole en premier.

            – Vous n’aurez pas la satisfaction de travestir en justice votre vengeance.

            ‒ Alors finissons-en, reprit l’autre. Érek, tu ne mérites plus de vivre. Non content de nous défier, tu nous as apporté ruine et désolation. Nous voilà réduits à un pitoyable troupeau de réprouvés. Hélas, la loi protège quiconque n’a pas encore engendré d’enfant. Tu ne seras donc pas condamné à mort. Mais nous pouvons t’infliger le bannissement suprême. Tu seras chassé nu et désarmé du village. Sous peine de la même condamnation, personne, y compris de ta famille, ne pourra plus te procurer des vêtements, des armes, de la nourriture, à boire, du feu, un abri, des soins, une sépulture, le simple passage sur sa terre ou quoi que ce soit, ni même t’adresser la parole ou te répondre. Ton nom sera rayé de la mémoire de la tribu. Nul ne devra plus le prononcer, le porter ou le donner. Nul ne l’invoquera dans les cérémonies magiques sauf pour l’associer à des malédictions. Tu erreras solitaire dans la nature sauvage le restant de ta misérable vie. Cependant, avant ta condamnation, la loi permet à qui le veut de parler en ta faveur. S’il est parmi vous quelqu’un enclin à atténuer sa peine, qu’il se lève! conclut-il en se tournant vers la maigre assemblée.

            ‒ Xalkha! m’écriai-je.

            ‒ Xalkha est morte avec bien d’autres que ta folie a sacrifiés! s’éleva une voix.

            – Tu as causé la perte de tous mes enfants! enchaîna une autre.

            – Tes guerrières ont tué mon homme!

            – J’ai tout perdu par ta faute!

            – Maudit sois-tu!

            – Tu vois bien que nul ne te pardonnera, reprit le juge avec un geste d’apaisement.

            ‒ Alors, qu’ai-je à faire ici? me résignai-je.

            ‒ Soit. Que soient témoins le Soleil-Père, la Terre-Mère et toutes les puissances occultes. Condamné, tu vas être marqué afin que partout les tribus apprennent ta déchéance et ton exécration. Tous s’écarteront de toi avec horreur. Tu seras retranché des vrais humains, Érek le Maudit!

            Sur un signe de mon juge fut apporté un fer rouge pour graver un cercle sur mon front. Mais je ne sentis rien tant la mort de Xalkha m’avait assommé. Détaché et dépouillé de mes vêtements, je titubai vers la cendre humide de la forêt. J’arrivai bientôt à la caverne qui m’avait accueilli avec mes partisans. Je savais y trouver le reste des armes et des provisions que nous avions cachées. Tâtonnant, j’avais à peine fait mon choix quand apparut Rokhon le sorcier, tenant une torche.

            ‒ Nous devons parler, dit-il.

            ‒ Bah. Tes paroles n’annoncent que des malheurs ou des énigmes, maugréai-je.

            ‒ Je voudrais atténuer ton malheur, offrit-il.

            ‒ Tu n’as rien dit en ma faveur tout à l’heure, reprochai-je.

            ‒ Parce que c’était inutile: je connaissais déjà la sentence, reconnut-il.

            ‒ Tu sais ce que tu risques avec moi, l’avertis-je.

            ‒ Les lois ne lient pas ceux qui en savent plus que ceux qui les édictent, énonça-t-il.

            ‒ Tu dis ça parce que tous te craignent sans te soucier de ceux qu’elles écrasent, raillai-je.

            ‒ Sans doute, admit-il. Je vois que tu as de quoi affronter ton destin. Que comptes-tu faire?

            ‒ Venger Xalkha. Quoi d’autre? Je pars vers l’ouest. Il y a là-bas plein de Difformes. Je suivrai la grande rivière jusqu’à chez eux.

            ‒ Et tu espères les vaincre avec ces pauvres armes?

            ‒ Je n’ai plus rien à perdre. J’en tuerai le plus possible avant qu’ils me tuent.

            ‒ J’ai plus efficace à te proposer, fit-il après un moment de réflexion. Suis-moi.

            Il désigna le fond de la caverne que partageaient deux étroits boyaux. Nous en prîmes un, puis d’autres ramifications où n’importe qui sauf Rokhon se serait perdu. La marche fut longue au terme de laquelle nous butâmes sur une muraille en métal. Il étouffa sa torche dans la poussière humide et posa son autre main sur l’obstacle. Celui-ci s’écarta, livrant à mes yeux ébahis une immense salle dont les contours se perdaient dans une clarté avare. Je reculai peureusement.

            – Tu n’as rien à craindre tant que je suis là. Entre, ordonna-t-il.

            Dans la pénombre se fondaient de chaque côté d’une allée centrale de hautes et étroites armoires auxquelles deux globes lumineux donnaient l’aspect de sarcophages. C’était à l’évidence le fruit d’une technologie antérieure à l’explosion de la Lune. Érek ne pouvait rien y comprendre. Tant de choses s’était perdues! En me le remémorant, je réalise, moi qui vous parle, qu’il s’agissait d’un sanctuaire technologique des anciens. Comme leur savoir et leur puissance étaient immenses!

            ‒ Est-ce la sépulture des dieux morts? m’étonnai-je.

            ‒ Les dieux ne sont que la projection de l’espoir et de la crainte de ceux qui les adorent. Et il en sera ainsi tant qu’il y aura des humains.

            ‒ Es-tu leur prêtre?

            ‒ Si tu veux. Plutôt leur gardien. Et avant moi c’était un autre, et avant une foule d’autres. Nous nous transmettons d’âge en âge le secret de ces lieux en attendant le jour lointain où l’humanité sera assez sage pour assumer cet héritage et s’élever au-dessus des pitoyables passions qui ont failli la consumer. Tu ne le verras pas, mon pauvre Érek, mais je vais t’en confier une parcelle. Débarrasse-toi de tout ce harnachement.

            J’obéis et suivis Rokhon entre deux armoires dans un espace étroit où s’alignaient des coffres. Il en ouvrit un et en tira une longue massue en métal terminée par un disque. Il m’ordonna de placer ma main sur une excroissance située en son milieu, puis de l’empoigner par l’autre bout. Quand j’y refermai mes doigts, elle vibra et un frisson enveloppa tout mon corps. Je le vis reculer en hâte jusqu’à l’endroit où j’avais laissé mon harnachement et pousser vers moi la hache.

            ‒ Vas-y! Frappe-la avec ton arme!

            J’obéis et le fer de la hache explosa en débris fumants. Puis Rokhon me dit de ne pas bouger et m’en lança un du pied. Celui-ci rebondit au loin avant de me toucher, comme repoussé par un bouclier invisible. À présent encore, pas plus que mon moi passé, je ne comprends les mécanismes de cette arme. Je doute même que Rokhon sût me les donner. Ses explications s’adressaient à un esprit primitif, mais Érek, enhardi et persuadé de détenir un pouvoir magique, s’en contenta:

            ‒ Cette arme est liée à toi jusqu’à ta mort. Personne d’autre ne pourra en user. Ne t’en sépare jamais. Tout ce qu’elle frappera sera brisé: quel que soit sa dureté, chair, pierre, métal, rien ne lui résistera. De plus, elle te protégera: tes adversaires ne pourront t’atteindre tant que tu la tiendras.

            ‒ Si tu m’avais remis cette massue plus tôt…

            ‒ Cela aurait été prématuré. Cela n’aurait pas empêché les représailles…

            ‒ Alors pourquoi maintenant?

            ‒ Parce que les Difformes ont trop présumé de leur force. Ils n’ont pas hésité à pratiquement anéantir notre tribu. Si bien qu’elle ne pourra plus leur fournir de femmes avant longtemps. En revanche, le fardeau des autres en sera alourdi. À toi de leur apprendre que les vrais humains ne les craignent plus. Je savais que ce jour viendrait, mais pas si tôt. C’est ce que tu voulais, n’est-ce pas?

            ‒ Pas à ce prix.

            ‒ Alors fais-leur en payer un encore plus terrible, Érek. Je te fais confiance.

–  IV  –

            Sans adieu ou remerciement, Érek le Maudit se mit en marche. Il traversa le désert grêlé de cratères météoriques et marqué de ruines verruqueuses cernant le territoire humain. Il se nourrit de la chair en partie calcinée de fauves et du sang giclant de leurs membres amputés. Il parvint ensuite à une savane à peine piquetée d’arbustes malingres qui se multiplièrent avec sa progression. Un soir, le ciel lui apparut teinté d’une vague luminescence émanée d’au-delà d’une chaîne de collines.

            Il devina le dernier obstacle avant la consécration de son acharnement. Impatient, il gravit la faible pente. Sous la morsure du froid extrême, ahanant dans l’air raréfié, il suivit une antique voie à peine discernable sous l’herbe, puis la glace. Épuisé, il arriva enfin à un petit col providentiel sans lequel même sa forte constitution physique n’aurait triomphé de l’inhumaine ascension. Lui apparut alors la Cité des Difformes, forêt de hautes tours lumineuses reliées entre elles par des branches.

            Érek rampa plus qu’il marcha sur l’autre versant, s’enfonçant dans une balafre rocheuse aux arbres chétifs. Il y trouva assez d’air pour reprendre haleine, un ruisseau où étancher sa soif et du bois mort propre à alimenter un feu. Après avoir mâché son dernier reste de viande sèche, il s’enveloppa dans la fourrure encore sanglante du dernier fauve qu’il avait dépecé et, la main serrée sur sa massue, affronta les rêves prometteurs de carnage qui emplissaient ses nuits depuis sa défaite.

            À son réveil, il faisait nuit, mais un jour au moins avait passé. Il escalada les lèvres de la combe et contempla le paysage. Il dominait une vallée fermée dont la Cité des Difformes tapissait le fond, couronnée d’une forêt touffue et nimbée d’un voile nébuleux où se reflétaient ses feux et la clarté fluctuante de l’anneau lunaire. Nulle activité ne semblait l’animer, mais elle n’en était pas moins redoutable, monstruosité assoupie, assouvie, semblant indifférente. Il partait seul contre elle.

            Trop déterminé pour être terrifié, Érek se demandait comment exciser cette verrue sur la face de la Terre-Mère. Il s’arracha à sa contemplation haineuse pour regagner le fond de la combe et y cacher ses affaires. Avec sa seule massue, il franchit en hâte l’espace dégagé qui le séparait de la forêt et s’y enfonça prudemment, sous la diffuse clarté céleste. Bientôt, les hautes et épaisses frondaisons l’interceptèrent, mais la lumière émise par la cité perça peu à peu entre les troncs.

            À mesure qu’il s’en approchait, le terrain devenait plus chaotique. Érek distinguait parmi les futaies de gros blocs irréguliers de maçonnerie et des éminences plaquées de végétation d’où pointaient d’autres ruines. Au point que la forêt s’éclaircit pour céder bientôt la place à d’énormes masses de bâtiments fracassés suggérant une bataille titanesque et un cimetière de tombes divines. Enfin, il escalada le moins monstrueux des tas de décombres et fit face à la Cité des Difformes.

            De toutes parts l’entouraient les mêmes champs de ruines où mordait la forêt. À mes yeux actuels, elle devait dater d’après la guerre qui avait dévasté la Terre et fracassé la Lune. Nul doute que, malgré leurs horribles séquelles, ses créateurs s’étaient attachés à préserver et rénover l’antique culture déchue. Pourtant, par-delà l’espace plat entre ses restes et sa réhabilitation, les premières tours polygonales, vu leurs façades lépreuses, marquaient de la négligence dans leur entretient.

            Dans mon souvenir ou ce qui subsistait à mon réveil de ce rêve racial s’entremêlaient et s’entrechoquaient la vision fantasmée d’un ancêtre à la mentalité extrêmement fruste et la tentative malaisée d’un esprit futur plus évolué de décrypter les éléments d’une culture, si décadente fût-elle mais encore sophistiquée, à laquelle ni l’un ni l’autre n’appartenait mais que tous deux chargeaient de leur détestation. D’où des imprécisions, des nébulosités et des erreurs dans la restitution qui suit.

            Je traversai rapidement l’espace menant aux constructions lumineuses. Je fis le tour de la première. Elle semblait abandonnée: devant toutes ses portes béantes s’accumulaient des déchets. La poussière qui les recouvrait en attestait l’ancienneté, mais la lumière venant aussi de l’intérieur suscitait ma suspicion. Elle émanait des murs mêmes. Je n’osai y pénétrer et le coup d’œil que j’y risquai me révéla des escaliers encombrés d’objets aussi peu identifiables que ceux du dehors.

            Malgré l’éclairage intérieur et extérieur, une autre tour suait la même impression d’abandon et de désolation. Et les suivantes, comme je m’enfonçais dans la cité désertée. Jusqu’au moment où se dressa devant moi, sans doute vers son centre, un titanesque bâtiment circulaire dont la surface aurait couvert plusieurs fois mon village. Une indubitable activité l’animait: de la foudre silencieuse hachait la nuit à son sommet et des cheminées qui la couronnaient montait une abondante fumée.

            Par de larges baies pratiquées à sa base entraient et sortaient des chars suspendus sans support au-dessus du sol. Derrière la tour où je me dissimulais, j’en vis un prendre sa direction et y déposer un passager. Toutes n’étaient donc pas inhabitées. Lorsque la créature passa devant moi, je la décapitai d’un coup de massue et, malgré la rumeur selon laquelle la chair des Difformes était empoisonnée, m’abreuvai goulûment de sang frais. J’étais trop affamé et ne craignais plus rien.

            Désaltéré, je ramassai la tête et chargeai le corps sur mes épaules. Je refis le chemin en sens inverse et franchis le champ de ruines jusqu’à la forêt. Dans la combe, avant de la déshabiller et de la dépecer pour la faire rôtir, j’examinai ma proie: c’était un nain malingre aux jambes tordues que soutenaient des tiges métalliques articulées; un de ses bras était bien plus développé que l’autre et comportait deux doigts supplémentaires. Ma tribu n’aurait jamais laissé vivre un tel avorton.

            Je m’endormis repu alors que pointait l’aube. Je me réveillai peu avant  le crépuscule, indice de mon état d’épuisement quand j’avais découvert la combe. J’étais bien plus dispos et me mis en marche après avoir dévoré un nouveau cuissot. Le survol de mon refuge par un char comme celui que nous avions détruit me rappela que continuait l’abominable trafic et son arrivée au grand bâtiment central me convainquit que les Difformes y retenaient et profanaient leur tribut humain.

            J’y parvins quand la nuit était bien avancée, toujours plus exalté par la mission que je m’étais fixée et non moins assoiffé de vengeance. Je me précipitai sans réfléchir par la première entrée visible et me retrouvai dans une immense salle basse où reposaient des rangées de chars. Ma massue commença à les fracasser. L’épaisse fumée qu’ils vomirent m’obligea vite à fuir par un couloir. Là accourait une troupe de créatures contrefaites qui furent hachées avant d’avoir pu réagir.

            Je m’enfonçai dans le bâtiment comme le fer dans une plaie. Tout ce qui passait à ma portée succombait à ma rage. Revivant les cauchemars prémonitoires qui m’avaient poursuivi, j’éventrai, décapitai, mutilait toute opposition à ma soif de carnage. Par une porte démolie, je fis irruption dans une salle emplie de femmes humaines qui hurlèrent à ma vue. Certaines étaient enceintes. J’aurais dû les abattre pour les empêcher de perpétuer cette maudite engeance au lieu de les laisser s’enfuir.

            Quittèrent-elles l’antre d’Atoma? J’étais trop enragé à saccager. À présent s’organisait une résistance farouche. Une horde hétéroclite bardée de fer se pressait impuissante devant et derrière moi avec des armes ignivomes dont les projections ricochaient sur les parois et eux-mêmes, les embrasant. Je taillais la chair et le métal, escaladant les cadavres pour affronter les vivants. Il ne resta enfin que moi entre deux tas sanglants. J’étouffais dans les flammes et la fumée envahissantes.

            À l’évidence, l’arme que brandissait Érek déviait tout projectile solide ou énergétique, mais, éliminés les adversaires, cette fonction cessait. Si bien qu’il aurait dû en frapper n’importe quoi en se frayant un chemin vers la sortie du bâtiment. C’est ce qu’il ne comprit pas ou ce qu’aurait dû lui expliquer plus clairement Rokhon. Mais, trop novice dans son emploi et ignorant des lois physiques qui la régissaient, le héros progressa ensuite sans protection entre des murs de flammes fatales.

            Comment trouva-t-il une issue? Sans doute le hasard l’aida-t-il. Lorsqu’il s’en éloigna, son cœur  jubila devant le bâtiment entièrement embrasé. Mais lui-même n’avait plus de cheveux et tout son corps était une plaie à vif. Il sut qu’il ne survivrait pas. Telle était sa rage qu’elle l’anesthésiait contre la douleur qui aurait dû le terrasser. Il trouva encore la force et le courage d’attaquer la forêt de sa massue et à ses derniers coups furieux répondit une autre mer de flammes où il sombra.

            Ainsi périt Érek, maudit par sa tribu mais bienfaiteur des vrais humains. Ainsi finit le règne bâtard des Difformes. Ainsi l’humanité amorça-t-elle sa renaissance. J’ignore exactement où et quand cela se passa. Si l’histoire a oublié son nom et son sacrifice, sans doute la légende vivante les a-t-elle amalgamés à d’autres dont nous honorons la mémoire pour avoir délivré la Terre de ses impuretés. Puisse notre race se perpétuer à jamais et suivre son exemple dans sa lutte éternelle.

09/07- 13/08/2018


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Scritto da Francesco La Manno

Saggista, curatore, editore, conferenziere e cultore di narrativa dell'immaginario specializzato nello sword and sorcery; fondatore e presidente dell'Associazione Culturale Italian Sword&Sorcery e socio della World SF Italia. I suoi saggi sono stati pubblicati da varie case editrici tra cui Solfanelli, Watson, Ailus e Letterelettriche. Scrive su L'intellettuale Dissidente e su alcune riviste tra cui Dimensione Cosmica e Lost Tales. Oltre alle pubblicazioni tradizionali, su siti e blog specializzati sono apparsi oltre duecento suoi articoli, recensioni e saggi.

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